Le Naufragé

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Le Naufrage

Je ne saurais dire depuis combien de temps ma barque agonisante se laissait porter par les courants chauds de la mer Egée.
J'étais encore sous le choc de l’effroyable naufrage qui avait fait sombrer L’Amphorasis, et je fixais des heures durant le plat relief de l’immensité bleutée, avec de plus en plus l’amère certitude d’être l’unique survivant.
Je n’ai pas le souvenir du nombre de jours écoulés, avant que ma fragile embarcation se retrouve à quelques brasses d'une île. Dans un dernier effort, j’agitai frénétiquement mes rames de fortune. Une forte lame de fond me projeta contre les récifs coralliens tranchants qui longeaient le lagon de toute part.
Après avoir nagé quelques minutes, je posai le pied sur une terre molle, recouverte de sable gris. D’après mes calculs se basant sur la carte maritime que j’avais pris soin de glisser dans mon blouson quelques instants avant le tragique accident, je devais me trouver à proximité de l’île de Thasos, en Grèce. Mais apparemment, celle sur laquelle j’avais échoué n’était pas répertoriée. Je pris quelques notes sur le calepin qui ne me quittait jamais. Je projetai mon regard au-delà de la ligne d’horizon monotone, pour essayer d’apercevoir un navire ou un avion de plaisance.
Mais hélas, seul le flux mousseux de la mer répondait à mes appels muets.
« OHE !...OHE !...OHE ! ...OHE !… » hurlais-je vainement dans toutes les directions.
Le son de ma propre voix me devint rapidement insupportable, ainsi que les cris stridents des engoulevents qui résonnaient à mes tympans, encrassés par l’eau salée.
En fait, j’étais dérangé par la situation insolite dans laquelle je me trouvais, à commencer par l’absence de toute trace humaine. Pas de phare destiné à guider les embarcations et autres navires, pas de bâtisse, pas de cabane non plus. Non, rien...



Sans que je puisse en comprendre la raison, un volcan éteint au nord-est attirait mon regard de manière insistante...
La nuit approchant rapidement, je devais me construire en toute hâte un abri provisoire, à l’aide de branches mortes et de feuilles de palmier.
Des rêves étranges vinrent peupler mon sommeil semi comateux, dans lesquels des plaintes horribles semblant provenir du sous-sol ensablé me donnaient la douloureuse impression que ces gémissements voulaient avertir quelqu'un de ma présence.
J’étais las de fatigue et ma nuit fut très agitée. Je repensais sans cesse au naufrage. S’il n’avait pas eu lieu, le paquebot m’aurait déposé à Thasos, non loin de la mythique île de Kéa, où je devais mener à bien d’importants travaux d’ethnologie. Dans mon cauchemar, je revis l’affolement des gens à bord, se jetant à la mer avant même que les canots soient mis à flot. Je me souviens aussi des haut-parleurs, par lesquels le commandant nous donnait l’ordre de ne pas céder à la panique. Une collision avec un gigantesque écueil – à moins qu’il ne se fût agi d’autre chose, puisque personne n’avait rien vu - avait provoqué une grave avarie et avait éventré le bateau... Mais c’était trop tard, le désordre et l’effroi étaient fermement installés dans l’esprit des passagers.
D’autres rêves s’entremêlèrent, pour ne former qu’une pelote d’images imprécises à mon réveil.
Les rayons brûlants du soleil au zénith me mirent dans un état gênant de torpeur. J’étais étourdi par la chaleur étouffante. Armé d'un bâton de bambou dont j’avais pris soin de tailler finement la pointe, je décidai de parcourir cette île. Je pus me sustenter grâce aux petits rongeurs et autres maigres volatiles, sans oublier le nectar sucré que donnent certains fruits rouges. Par chance, il n’y avait aucun fauve qui aurait pu mettre ma vie en péril. Des serpents mesurant jusqu’à dix mètres représentaient le seul danger apparent. Des oasis naturelles, aux bassins d’eau claire et fraîche, agrémentèrent délicieusement mon périple.



Après deux jours de marche, je me trouvai enfin au pied du volcan. J’escaladai ce mont grisâtre et terne pour explorer sa ténébreuse cavité.
Au loin, je percevais en écho des bruits métalliques similaires à ceux du forgeron tapant sur son enclume. Des explorateurs entreprenaient peut-être des recherches dans ce désert de sable. J’avais enfin trouvé mon salut.
Cependant, plus je m’approchais, et plus j’entendais se détacher des crissements aigus, des borborygmes douteux n'évoquant aucune langue, aucun dialecte de ma connaissance. Je vis un halo lumineux se diriger vers moi ; ne sachant s’il s’agissait d’une présence amie ou ennemie, je pris l’initiative de me cacher dans un pore naturel du gouffre. Bien mal m’en prit. Je sentis soudain une étreinte humide et froide sur mon cou, qui m’immobilisa net. Sans pouvoir me défendre, je reçus un terrible coup sur la nuque, qui me fit perdre connaissance.
Je ne tardai pas à reprendre mes esprits, luttant pour diluer le flou opaque qui m'entourait. Je discernai deux êtres blafards, d’une hauteur d’un mètre vingt à peine, me menaçant avec une lance au fer incandescent. Je sentais leurs longs doigts fins et lisses, dépourvus d’ongles, me palper tout le corps, le visage, et s’attarder sur ma barbe et mes cheveux. Leurs minuscules trompes ne cessaient de me renifler, comme s’il se fût agi de nez.
L’un des deux personnages prit la parole.
«Xhoxxxjg, gljk ji@j ? »
Abasourdi, je lui dis que je ne comprenais pas son dialecte.
Il me rétorqua :
« Tu es un Howwack ? »
Très surpris de son adaptation instantanée à ma langue, je lui répondis par la négative.
Chaque vibration de ma voix faisait osciller leurs antennes à tous deux, situées à la place des oreilles.
« Alors tu es un Belgyr ?
- Non plus.
- Mais de quel volcan viens-tu ? »
Je compris soudain qu’ils ne connaissaient pas autre chose que les créatures étranges vivant dans ces gorges volcaniques.
Profitant de leur confusion, j’inventai un nom de clan.
« Je fais partie de la tribu... des Humains. »
Interloqué, il me répondit qu’il n’en avait jamais entendu parler.
Ils me bandèrent les yeux et me firent descendre par un chemin étroit et abrupt, qui conduisait à leur chef.
Lorsque nous fumes à destination, ils ôtèrent l’étoffe rêche qui m’aveuglait. Je venais de basculer dans un univers nouveau et étranger à notre civilisation. Cette population bizarre était totalement inconnue. Ces gnomes, au nombre de cinquante au moins, me dévisageaient avec leurs yeux ronds et globuleux.
Il y avait au centre, un elfe de plus haute taille. Je devinai très vite par le silence respectueux des membres de cette communauté, qu’il était leur chef.
Ils me présentèrent à lui, me désignant comme « l’étranger », et me forcèrent à m’ agenouiller.
« Qui es-tu ? me demanda l’elfe d’une voix autoritaire.
- Je m’appelle Williams Gyvland, je suis originaire d’Angleterre. »
Ma réponse venait de susciter une grande stupéfaction chez ce peuple rétréci.
« Qui est l’Angleterre ?
- L’Angleterre n’est pas une personne mais un pays, situé à quelques milliers de kilomètres d’ici, où vivent des habitants qui me ressemblent. Ma barque a échoué sur votre île après avoir longuement dérivé.
- Tu es sur la terre de nos ancêtres, les Althéanes, et le nom de notre île est Volgharre. Mes guerriers t’ont pris pour un ennemi, bien que ton ridicule visage et ton odeur particulière n’auraient pas dû leur laisser de doute.
- Mais de qui avez-vous peur ? leur demandai-je, intrigué.
- Nous sommes en guerre depuis des millénaires avec Ceux de l’Ombre,
les Kalérians. Ils habitent à la pointe de l’île, dans le Volcan Vénéneux.
Nos aïeux les ont combattus farouchement pour garder leur territoire, car ces êtres infâmes veulent nous réduire à l’état d’impuissance et d’esclavage. Ce sont nos pires ennemis avec Les Choses Invisibles. Avec elles, les Kalérians ont conclu un pacte maudit, et depuis ce jour qui n’aurait jamais dû exister, elles sont devenues leurs alliées... pour le pire. Mais revenons à toi, décris-nous ton monde, l’Etranger.
- Contrairement au vôtre, mon peuple habite en surface, dans des villes de lumière et de cristal. Nous avons, au sommet de nos huttes rigides, de petits volcans qui crachent des volutes cendrées. Lorsqu’ils atteignent l’âge adulte, la taille de ceux de ma race se stabilise, comme la mienne. Il en est de même pour notre morphologie, sans doute grotesque à vos yeux. Pour voyager d’un continent à l’autre, nous chevauchons de grands oiseaux de feu aux ailes métalliques, énormes et bruyants. Ils nous arrive parfois, pour de plus courtes distances, de monter sur des chenilles à vapeur. »
Des murmures de stupeur sortaient de leurs petites bouches rondes.
« Chez nous aussi, poursuivis-je, des continents sont en guerre, plongeant les êtres dans un chaos destructeur. Et c’est ainsi depuis que le monde est monde. »
Les chuchotements s’amplifièrent. A voir leurs têtes hébétées, ces êtres venus d’ailleurs réalisaient qu’ils n’étaient pas les seuls sur leur planète.
Au cours de mon récit, les femmes se levèrent en gloussant de manière inattendue, disparaissant dans les tunnels adjacents.
Elles m’apportèrent au moment du dîner, un met remuant, curieux et croustillant, immergé à moitié dans un bouillon gras, dont je n’osai demander la nature. Le breuvage gazeux qui l’accompagnait était tout aussi étrange.
A la fin du repas, leur chef me proposa en guise de bienvenue, de partager un petit entonnoir attaché à un tuyau transparent, qui évoquait la forme d’un chibouk.
Au sein de son foyer, se trouvaient de petites boules de pierres volcaniques ardentes. Après avoir aspiré quelques bouffées âcres, je lui rendis la pipe, m’empêchant de tousser de toutes mes forces.
« Viens avec moi, me dit-il, je vais te faire visiter notre royaume. »
Nous traversâmes l’immense galerie de droite, illuminée par de grands
flambeaux. A ma grande surprise, je constatai en longeant les parois rugueuses, que ces êtres attachants se lovaient dans de toutes petites cases rectangulaires et superposées, à l’image des ruches alvéolées, creusées dans la roche olivâtre, afin d’obtenir un repos superficiel. Au bout de cette allée, nous arrivâmes dans une pièce spacieuse, faiblement éclairée, et plus chaude que la précédente.
« C’est ici que les génitrices couvent leurs oeufs. »
Ce qu’il m'était permis de voir était incroyable. Je restai sans voix et admiratif. Leur système de reproduction était bien différent du nôtre...
« Ces globes ovales sont en gestation pendant quatre lunes, m’expliqua-t-il. A la fin du dernier cycle lunaire, ils éclosent. C’est ainsi que naissent les Althéanes. Lors de la deuxième pluie acide inondant nos contrées, ils atteignent leur taille définitive. »
Notre conversation fut brusquement interrompue par un lutin.



« Glyloi, xxxhu Jjjj @.
- Xgggu Ggg, ffffz ! , lui répondit leur chef d’une voix sèche.
- Que se passe-t-il ? », demandai-je inquiet.
- Mes guerriers viennent de sentir la présence d’une Chose Invisible. Suis-moi ! Je vais te conduire dans un endroit plus sûr. »
Il me fit entrer dans une pièce minuscule et close, non loin de la salle des Couveuses. Je profitai de ce temps qui me parut interminable, pour consigner sur papier toutes mes fabuleuses découvertes. La porte mal huilée s’ouvrit brusquement et me fit sursauter.
« Nous l’avons finalement capturée ! Viens, je vais te montrer l’antre mortuaire, où finissent les intrus. »
Nous descendîmes à quelques mètres de profondeur, et atterrîmes devant une porte couleur acier, large, et à mon avis, très épaisse. Un horrible gémissement se faisait entendre, mais je ne voyais rien. Par un cadre taillé dans la porte, je regardai ce qui se passait dans la cellule. J’entendais très distinctement, mais je ne voyais toujours rien.
Seules de solides chaînes bougeaient dans tous les sens. Je sentis une boule d’angoisse se former dans ma gorge.
« Les Choses Invisibles représentent pour nous un réel danger, me dit le chef. Nos trompes sont l’unique moyen de détecter l’odeur répugnante qu’elles dégagent. Il est cependant rare de les voir se risquer en solitaire dans notre abri. Leurs armes sont des fléchettes empoisonnées qui peuvent paralyser et tuer instantanément tout être vivant. »
- Que faites-vous d’elles ensuite ?
- Elles restent enfermées dans les geôles. Ces démons ne meurent jamais et sont condamnés à errer dans les méandres obscurs et froids de l’éternité.
Jadis, les Choses Invisibles étaient un peuple pacifique et ami, que nos pères côtoyaient. Puis après une épidémie qui foudroya la plupart d’entre elles, les Kalérians leur firent passer un pacte indicible, en contrepartie duquel ils leur promirent la guérison et le don de l’immortalité. En échange, ce peuple avili doit désormais obéissance et dévouement total à son nouveau maître, et exécute pour lui des tâches odieuses. »
Soudain, un son de corne de brume se mit à retentir dans tous les viscères caverneux.
Devant mon visage interrogatif, le chef m’expliqua ce qu’il en était.
« Ce jour est symbolique. Nous entrons dans la phase finale de la Lune Mauve. C’est une grande fête et je suis très heureux de te la faire partager. »
Nous retournâmes à petits pas dans la salle des rites.
A ma grande surprise, et à en juger par le mouvement grouillant, toute la population enthousiaste était réunie dans l’enceinte des Sages. Les femmes avaient sorti leurs plus beaux habits, incrustés de paillettes noires. Les cous gracieux des elfes étaient ornés de pendentifs au métal savamment sculpté , tandis que les lutins arboraient fièrement la toison qui les parait. Les poulaines dont ils étaient chaussés, donnaient un ton guignolesque à la cérémonie. Les torches brûlaient de mille feux, et se manifestaient par des crépitements incessants, voulant elles aussi être de la fête. Une musique très douce, sortant d’instruments extravagants, entraînait tous ces « bidules » dans une danse à la chorégraphie travaillée. Au centre se tenait un autel, sur lequel reposait fermé, un livre apparemment très ancien, gardé par deux guerriers vigilants.
« Ce grimoire est le Volharganne, me dit le chef. Il détient les secrets transmis par ceux des Nuages Habités.
Il est confié de père en fils chez les chefs depuis la naissance des volcans, et la tradition exige qu’à chaque Lune Mauve, l’Ancien lise un passage choisi. »
Après sa brève explication, le chef fit son office d’une voix forte et posée.
La musique s’arrêta doucement, les torches se firent discrètes et les lutins s’agenouillèrent dans un silence respectueux.
« Et l’homme qui marchait sur les eaux dit à nos descendants :
« Il faut bannir à tout jamais la violence et la cruauté des êtres vils. Pendant que vous mangerez et boirez ce qui m’appartient, pardonnez dans le recueillement aux Kalérians, ces anges déchus, leurs ignobles atrocités, pour qu’un jour nouveau renaisse la vie. »
« Mais c’est un extrait déformé de la Bible ! » pensais-je.
Après diverses incantations où se mêlaient dans un désordre indescriptible, cris et gestes dont je ne comprenais pas le sens, je pris la parole.
- Comment vous êtes-vous procuré cet ouvrage ?
- Son arrivée ici remonte à la naissance de nos premiers ancêtres, me répondit le grand chef. L’homme du ciel au nimbe d’argent le leur a offert, avec pour mission de propager la paix sur la terre des Althéanes.
J’étais abasourdi par ces révélations. Etait-il possible que l’homme eût connaissance de cette île ? Ou alors... non... c’est impossible !...
Je chassai immédiatement les pensées les plus folles qui tournoyaient dans mon esprit peu à peu perturbé, au contact de ce monde hallucinant.
J’avalai à larges goulées, le breuvage aux senteurs exotiques que m’apporta une elfe délicieuse. Ce liquide phosphorescent eut pour conséquence de mettre tout ce petit peuple sympathique dans un état d’ivresse incontrôlée. Ils se roulaient à présent par terre, en poussant des glapissements incohérents mêlés à des rires bêtes, et je fis de même...
Le lendemain matin, le chef me proposa d’aller à la rencontre de leurs amis, les Howwacks, habitants d’Althare, le volcan situé derrière la montagne des « Cimes Beiges ».
Le parcours ne fut pas sans embûches. Au crépuscule, après une courte halte dans la Clairière des Soupirs, une elfe me sauta à la taille et me fit tomber sur la terre poussiéreuse.
« Que se passe-t-il ? ! criai-je sous l’effet de la surprise.
- Tu ne l'as pas sentie ?
- Qui donc ?
- La Chose Invisible ! Elle t’a lancé une fléchette empoisonnée. Regarde ! Elle s’est fichée dans une branche. »
J’observai sur l’arbuste avec répugnance, les ravages instantanés du poison aux relents putrides. La sève verte qui suintait de sa blessure vira rapidement à l’ocre maladif.
Mon regard se tourna dans la direction des lamentations déprimantes, marmonnées par ces Choses. Mais je ne voyais au loin que la ramure des arbres s’écarter sous la pression du vent.
Lorsque je fus à peu près remis, je m’adressai à l’adorable elfe à qui je devais la vie.
« Malheureusement non, je ne peux les détecter. Je ne suis pas doté de vos trompes, et mon nez n’est pas assez sensible pour reconnaître leur odeur. Tu m’as sauvé la vie. Je t’en serai infiniment reconnaissant.
- Ce n’est rien, l’Etranger, c’est tout naturel.
- Comment t’appelles-tu ?
- Eligéane.
- Je saurai m’en souvenir. »
Son regard soutenu, pendant de très longues secondes, noir et pétillant comme des charbons ardents, me troubla.
Il me sembla discerner pendant un instant, un pourpre diffus qui envahissait ses joues pâles...
Elle partit se reposer en sautillant et sifflant un air inconnu, sous les champignons géants, là où pousse une herbe bleue.
Plus tard, un serpent caméléon malicieusement dissimulé sur une branche rose, m’étrangla avec ses anneaux églantines. Les lutins, habitués à de telles rencontres, l’abattirent avec de petites armes triangulaires et tranchantes. Il finit quelques instants plus tard au fond de nos estomacs.
Repus et revigorés, nous repartîmes en direction du volcan Althare.
« Nous arrivons ! » m’annonça un lutin.
Des Howwacks turbulents, hauts comme trois figues, jouaient au pied du volcan, surveillés par l’oeil attendri de leurs génitrices.
« Jij,lull@ pgonzzz ! ! !», criait le peuple Althéane.
« Lill, pgourz, nsiossd ! ! ! », répondaient joyeusement les Howwacks.
Ils s’effleuraient délicatement les antennes en signe d’affection, et agitaient leurs petites trompes mobiles.



Le chef vint me voir et me présenta à eux.
« Veuillez accepter notre hôte, Williams l’étranger. Il vient d’un pays différent du nôtre, et ne comprend pas notre langue. »
A en juger par leurs regards intrigués, j’étais devenu une bête curieuse.
Ils me sentirent, me palpèrent avec leurs doigts arachnéens, puis me soulevèrent du sol en signe de reconnaissance.
« Bienvenue Williams l’étranger ! Bienvenue ! » criaient-ils en choeur.
Le chef des Howwacks s’écarta du cortège, et parlementa avec le dirigeant de l’autre clan.
J’en profitai pour m’éloigner de toute cette euphorie, afin de consigner mes extraordinaires découvertes, à l’ombre d’un bignoniacée.
Eligéane vint me rejoindre.
« Que fais-tu, l’Etranger ?
- J’écris ce que je suis en train de vivre, pour que l’on me lise plus tard, dans mon pays et à travers le monde. Mais je dois l’avouer, je n’ai guère d’espoir de revoir un jour les miens. »
J’avais énormément de difficultés à dissimuler ma peine en cet instant douloureux, et les larmes coulaient de mes yeux embués.
Elle appliqua ses doigts lisses sur mon visage, ce qui m’apporta un certain réconfort. Son regard espiègle me troublait de plus en plus. Son souffle léger engourdissait mes sens. Mon coeur palpitait. Mes mains étaient moites comme un jour d’orage. Je ne tenais plus en place. Pris d’une envie irrésistible, je lui donnai un baiser.
Elle recula légèrement.
« Qu’est-ce que cela veut dire ? me demanda-t-elle avec surprise.
- Chez nous, lorsque l’on apprécie une personne, on lui offre ses lèvres. »
Je devais avoir complètement perdu la tête pour embrasser une elfe, cette chose à la morphologie si éloignée de mes canons de beauté... Il fallait que je me ressaisisse à tout prix. Vivre avec eux à long terme était impossible. De plus, ma famille me manquait terriblement, et devait être très inquiète.
« Excuse-moi, je n’ai plus tous mes esprits.
- Mais non, ne t'excuse pas, c’était très agréable », répondit-elle d’une voix sucrée.
Devant sa réponse naïve, mon coeur s'emporta de plus belle.

Quelques instants plus tard, le chef des Althéanes, la mine grave, vint me parler.
« Mon ami m’a confié un terrible malheur. Les Kalérians ont emprisonné des Belgyrs, des membres d’une tribu amie, pour nous soumettre à un méprisable chantage.
Ces êtres innommables sont capables des pires supplices. Il faut que nous allions les libérer. Tu n’es pas obligé de nous accompagner.
- Je viens avec vous ! lui dis-je sans hésitation.
- Réfléchis bien, l’etranger, tu ne sais pas de quoi ces choses sont capables.
- Je vous suis ! Ma décision est prise. Vous m’avez accueilli sans méfiance et sans haine. Vous m’avez donné votre confiance et j’ai partagé vos coutumes. Je ne vous laisserai pas tomber !
- Alors je me dois de t’avertir des dangers que tu encours, et ils sont nombreux. Ferme les yeux et écoute mon récit attentivement :
Ceux de l’Ombre, les Kalérians, sont dotés de forces extraordinaires aux limites inconnues. Nous savons seulement que les rayons jaunes qui sortent de leurs sillons oculaires, ont la faculté de nous transpercer de part en part, provoquant sur nos corps des brûlures désastreuses, avant l’inévitable... Il en est de même pour le contact, même superficiel, de leurs doigts cloqués. La chaleur qui s’en dégage est insupportable. Méfie-toi surtout de leurs langues agiles, car ces fourches infernales contiennent un venin mortel. Ne te laisse pas surprendre dans ton sommeil, cela pourrait t’être fatal.
C’est tout ce que nous savons des pouvoirs apparents de ces monstres.
Que dire d’autre, sinon qu’ils vivent dans le Volcan Vénéneux, à la pointe de l’île, qu’ils ne craignent pas le feu et sont quasiment indestructibles. Seul le fer de nos lances, trempé dans un élixir magique que l’on trouve dans le ruisseau de la Clairière des Soupirs, peut venir à bout de ces bêtes sanguinaires. Ils n’auront de cesse de nous persécuter, jusqu’à ce que nous acceptions d’être leurs esclaves, salis et bafoués. De plus, les Choses Invisibles ne sont pas leurs seules fidèles. Il en existe d’autres, encore plus horribles. Le cercle macabre s’élargit avec l’alliance des démons à six têtes, les Crânes aux Yeux Rouges, dont la simple vue pourrait te glacer d’effroi. Ces mutants dégénérés possèdent une mâchoire pourvue de crocs acérés, si puissante qu’ils peuvent broyer un bloc de pierre dense en un instant. Ils se déplacent sur quatre pattes et à vive allure, contrairement aux Kalérians, ces géants de deux mètres, noirs comme les ténèbres et cruels comme la mort. Nous sommes les proies de ces cerbères, dont la triste mission est de nous capturer vivants, et de nous emmener dans le sanctuaire funèbre de leurs maîtres. »
J’ouvris les yeux, complètement terrorisé.

« Je te propose d’aller en éclaireur avec moi, pour examiner la situation à l’intérieur de leur tanière.
- Je suis prêt, allons-y !» balbutiai-je.
Les lutins prirent soin de nous armer avec des lances aux fers imbibés d’élixir magique. Après de brefs adieux nous partîmes, laissant derrière nous un peuple désemparé.
Je distinguai, après une journée de marche légère, une masse violacée imposante, au contour inégal et angoissant, venant rompre avec la monotonie du relief bas. Un mince brouillard sortait de ses entrailles. Nous devions être à trois cents mètres. Le chef n’avait pas besoin de me dire que nous étions arrivés au seuil de ce purgatoire souterrain et maléfique. Pas un arbre, pas une rivière ni un oiseau, ne venaient égayer ce sinistre endroit aride et rocailleux.
« Arrêtons-nous ! » m'ordonna-t-il.
La petite trompe de l’Althéane bougeait dans tous les sens, humant un air devenu rapidement nauséabond.
« Je ne détecte pas leur présence… Poursuivons ! »
Chaque foulée qui nous rapprochait de L’antichambre du non-retour, ne faisait qu’accentuer mon malaise, devenu permanent depuis cet instant.
Après une escalade difficile au sommet du volcan sulfureux, nous n’eûmes aucune difficulté à nous infiltrer dans leur retraite. Au fur et à mesure que nous plongions au coeur de la pénombre, j’entendais les râles de souffrance des Belgyrs. C’était insupportable.
Un renfoncement à proximité de l’antre aux supplices, nous servit de cachette.
Du haut de notre refuge, nous pouvions distinguer de grandes ombres floues, s’agitant de manière obscène.
« Regarde ! Ce sont les Kalérians ! » me chuchota-t-il.
Je n’en croyais pas mes yeux ! Aucune sculpture mythologique, aucune illustration diabolique dans les livres interdits, n’a peint des créatures si laides et si effrayantes. Ces êtres étaient tels que le chef me les avait décrites, si ce n’est qu’ils étaient plus grands, plus forts et plus horribles encore, qu’un esprit dérangé pourrait l’imaginer.
Le mince filet de fumée exhalé par ces goules les entourait d’une buée vaporeuse. Leur démarche lente et pesante donnait un côté spectral à ces choses noires. Au centre de la vaste pièce imprégnée de souffrance, les Belgyrs étaient attachés par les pieds, la tête en bas, à des pics solidement ancrés à une roche qui garde en secret des souvenirs amers et cruels.
« Le supplice de l’Epieu ! C’est la pire torture que l’on puisse nous faire
subir. La pression au cerveau est telle, qu’elle suffit à nous rendre fous au bout de quelques jours.
- Que faire pour les sauver ? demandai-je inquiet.
- Il faut aller retrouver les miens et réunir toutes les tribus alliées pour les combattre, avant qu’ils leur infligent le châtiment ultime du Chaudron d’Or. Il n’y a pas de temps à perdre !
- Qu’est-ce que le Chaudron d’Or ?…»
Au moment où il s’apprêtait à me répondre, un grognement haineux retentit tout près de mes oreilles. C’était un Crâne aux Yeux Rouges ! A la vue de ces six têtes posées sur un gigantesque cou élastique, et de ces yeux injectés de pourpre, je restai paralysé. Le grognement se transforma en un beuglement abject. Le monstre nous attrapa à la taille avec ses puissantes mâchoires, et nous traîna jusqu’à ses maîtres.
« Zzzzss, jilllo. Vgghju ! », éructa le Kalérian d’une voix gutturale, en s’adressant à nous.
« LoopJj l’Etranger. Ghhklop, @ mmpon. » répondit l’Ancien.
« Que vous dit-il ? Je sais que vous parlez de moi !
- Ils sont fiers d’avoir capturé le chef des Althéanes et me demandent de quelle ethnie tu viens. J’ai répondu que tu habitais à l’intérieur d’un volcan situé à l’opposé du leur. »
Le chef des Kalérians, intrigué par mon aspect, s’approcha de moi. Aussitôt je reculai d’un pas, mais mes jambes et mes bras s’immobilisèrent sans raison.
A la vue de la trompe de l’Althéane qui s’agitait dans ma direction, je compris rapidement que les Choses Invisibles me tenaient fermement.
Les yeux jaunes du Kalérian m’hypnotisaient, sa langue fourchue, dans un mouvement rapide de va-et-vient, sortait de sa bouche en produisant un sifflement ignoble. Il marmonnait entre ses lèvres boursouflées des choses incohérentes.
Il était si près de moi, que la vapeur qu’il dégageait m’asphyxiait, son souffle fétide m’écoeurait, tandis que ses doigts cloqués s’approchaient pour me caresser le visage. Une brûlure intense m’envahit et me fit perdre connaissance. A mon réveil, je constatai que je n’étais plus dans la même salle. Par contre, le décor était identique à celui de la première pièce. Des torches flamboyantes étaient disposées tous les dix mètres, donnant une impression de clair-obscur désagréable. Des carcasses bizarres étaient scellées dans la pierre, d’où suintait par intermittence un liquide épais. Je ne sais si cela était le fait de mon imagination, mais il me sembla entendre des larmoiements à l’intérieur de ce mur.
Des cris de souffrances filtraient au travers de la porte en métal qui me retenait prisonnier, lorsque brusquement, elle s’ouvrit.
« Approche ! » m’ordonna un Kalérian . « Tu vas nous être d’une grande utilité ! » continua-t-il d’une voix sarcastique.
Nous traversâmes de longues galeries aux décorations macabres et repoussantes. Il me mena à son chef.
« Agenouille-toi, esclave ! m’ordonna l’Ombre Ebène. Ton ami va subir le tourment du Chaudron d’Or, si tu ne m’obéis pas. Rampe jusqu’à moi ! Je vais te conduire à son enceinte. »
Nous arrivâmes sur une plate-forme surplombant l’immense cuvette.
Comment décrire l’horreur qui régnait là ? La circonférence de ce bassin cuivré était d’environ cinq mètres, et sa hauteur dépassait les trois mètres. De ma place, je voyais d’énormes bulles se former à la surface de ce liquide répugnant. Son utilisation était sordide et épouvantable. Les Kalérians se servaient de cette marmite géante pour faire... fondre leurs ennemis...
« Vois le sort que nous te réserverons si tu ne nous obéis pas, larve grotesque ! Tu vas aller prévenir tes amis de notre colère et de notre détermination. Je veux que ces parasites soient nos esclaves ! M’as-tu bien compris, l’Etranger ? »
J’acquiesçai d’un signe de tête, incapable de prononcer un seul mot.
« Si tu nous trahis, alors sache que le chef des Althéanes sera le premier à goûter aux délices des remous acides du Chaudron d’Or ! Allez ! Va-t’en ! »
Des rires gutturaux m’accompagnèrent sur le chemin d’une liberté provisoire.
A mon retour, j’informai mes amis du malheur qui s’abattait sur nous.
Soudain, des sons de corne de brume résonnèrent en haut du volcan des « Howwacks », afin de prévenir les tribus voisines.
Le soir venu, les deux clans des Belgyrs et des Althéanes étaient réunis.
Je dénombrai au moins deux cents lutins prêts à affronter leurs pires ennemis. J’étais pourtant très pessimiste quant à la suite des événements, car leur courroux n’était pas à la hauteur de la terrible menace que représentaient ces mutants impies, créés un soir de déprime par « dame nature ».
Mon instinct ne m’avait, hélas, pas trompé. A peine fûmes-nous arrivés à quelques centaines de mètres du Volcan Vénéneux, que nous tombâmes dans une embuscade. Une horde de Crânes aux Yeux Rouges était alignée devant les Kalérians, faisant office de bouclier. Leurs maîtres, figés comme des statues géantes, attendaient patiemment leur victoire. Les tribus amies se dispersaient dans une cohue générale, évitant les fléchettes empoisonnées des Choses Invisibles. Les cerbères aux six têtes chargèrent les premiers, les yeux plus injectés que jamais. Dans leurs gueules, ils prirent les guerriers les plus téméraires et doublaient leurs actes innommables d’un terrible beuglement de victoire. Puis ce fut au tour des Kalérians de porter l’assaut final. Leur démarche lente donnait un aspect encore plus dramatique et effrayant, à l’horreur que je vivais. Nous évitions comme nous le pouvions leurs faisceaux mortels. Des flammes blanches sortaient de leurs paumes. Les sifflements provoqués par leurs langues reptiliennes devenaient insupportables. La violence du Mal était inouïe, mais l’intensité du combat était encore plus grande. C’était un véritable massacre ! Alors que je m’apprêtais à avancer en direction d’un rocher pour m’y reposer un instant, mon attention fut attirée par une ombre gigantesque qui se dessinait à ma droite. Je me retournai d’un geste vif, et constatai avec horreur qu’un Kalérian se tenait à un mètre de moi. Ses yeux m’hypnotisaient… Il sortait sa langue fourchue et émettait un murmure indécis. Ses yeux ambrés me fixaient intensément.
« Couche-toi l’Etranger ! » hurla une elfe.
Sans comprendre comment, je me trouvai projeté sur la terre collante. C’était Eligéane, qui avait anticipé le rayon mortel de L’Homme en Noir.
A proximité, un bloc de pierres venait de prendre feu, après que le faisceau jaunâtre l’eût frappé.
Nous allions nous abriter derrière le rocher, quand brusquement ma douce fée émit un faible cri.
« Que t'arrive-t-il ? lui demandai-je, affolé.
Mais elle ne me répondit pas. D’ailleurs, elle ne me répondrait plus jamais. Eligéane venait, entourée d’un linceul rouge, de rejoindre ses aïeux qui reposent en paix, tout là-haut, sur les Nuages Habités.
Percevant un autre danger, je tournai rapidement la tête. Ce geste me sauva une nouvelle fois la vie. J’évitai de justesse l’attaque du Kalérian qui se trouvait vicieusement derrière nous.
Fou de colère, je me mis à courir comme un dément, dans une contrée terne que je n’aurais jamais dû connaître. Hélas ! Ma fuite fut stoppée brutalement par une douleur vive à la jambe. Je constatai avec effroi, qu’une fléchette au dard mortel, profondément enfoncée dans mes chairs, venait de me blesser cruellement. Rapidement, ma respiration devint pénible. Mes poumons me brûlaient atrocement, mes membres se crispèrent et ma nuque se raidit.
Je m’allongeai sur des cailloux que je ne sentais même plus, impuissant devant l’anéantissement de mes amis.
Les yeux mi-clos, je vois s’approcher, l’air triomphant, la Grande Faucheuse drapée dans son immense cape noire. Je distingue sur ses lèvres crevassées un rire hideux et silencieux. Insolente, elle observe mon dépit d’un regard vide et glacial.
Dans un dernier souffle, je consigne mon trépas imminent dans le calepin, car je sens le poison se distiller en moi, dégustant lentement ma raison.
« J’ai découvert un monde secret que nul humain ne doit chercher à connaître. Sans doute est-il mieux de m’éteindre ainsi, plutôt que dévoiler sous la torture, à ces êtres venus de nulle part, l’existence de mon monde, après tout si civilisé et si semblable à la fois. Car si ces choses maudites apprenaient un jour où vivent les miens, notre règne serait divisé et dominé, et nous serions condamnés à être leurs esclaves immortels, et à errer dans un monde sans soleil. »
Williams Gyvland, Août 1965.

Cinquante ans plus tard

Rapport de transmission de l’équipage scientifique de l’Institut de Recherches Archéologiques de Thasos.
Avons trouvé île volcanique inconnue - stop.
Absence totale de vie humaine et animale - stop.
Détails insolites : Avons trouvé Bible dans volcan - stop.
Squelette découvert à la pointe de l’île - stop.
Carnet avec pages illisibles, accroché entre ses doigts - stop.
Journal décrivant monde imaginaire et absurde – stop.
Concluons auteur fou mort de faim et de solitude - stop.
Retournons à l’institut - stop.
Fin d’émission - stop. Le commandant – stop.

 
 
    

Des monstres vivant sur une ile inconnue.

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