Fin de ces meurtres rituels

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Le Bourreau de Maidstone part final

Acte I, scène I
« Voila m’sieur, vous êtes arrivé. Ca fait 15 livres. »
Je remerciai le taxi de m’avoir déposé au manoir de Gracié, et pris rapidement congé. Une longue allée pourvue de dalles roses, indiquait la direction à prendre au touriste que j’étais. Lorsque je fus arrivé devant ce qui devait être la réception, la femme de service s’adressa à moi.
« Bonjour monsieur. Puis-je vous renseigner ?
- Oui. J’ai réservé une chambre pour une personne, au nom d’Eroll Parker.
- Un instant je vous prie. Séphora Cordal... Denis Hurvain... Ah… Eroll Parker. Vous avez la chambre 5, au deuxième étage. Le jardinier va s’occuper de vos bagages. Sur ce dépliant, vous trouverez la liste de nos loisirs. Je vous souhaite un bon séjour chez nous, monsieur Parker.
Ah ! J’oubliais : le repas de ce soir sera servi à 19h30 et notre patronne, la baronne Carla, fera les présentations d’usage. »

Un homme massif fit son apparition et prit mes valises d’un geste assuré.
« Quel temps magnifique, vous ne trouvez pas ? », lui dis-je en gravissant l’escalier, histoire de faire plus ample connaissance avec les gens d’ici.
En guise de réponse, il poussa un léger grognement, et d’un doigt appartenant à une main usée par le travail, me montra sa bouche. Je compris très vite que le pauvre homme était muet. Il déposa mes valises dans la chambre, et sans un sourire ni même un regard, retourna à ses tâches.
Dans ma chambre, les grosses pierres de taille encore imprégnées d’un passé lointain, la tenture épaisse et rouge qui caressait la fenêtre donnant sur le parc et son lac, sans oublier le lit à baldaquin, donnaient un ensemble malgré tout assez sobre, ce qui était suffisant pour l’état d’esprit dans lequel j’étais pour le travail qui m’amenait ici. Après avoir rangé mes affaires, je décidai de visiter les lieux.
Le parc s’étendait à perte de vue, bordé par des chênes centenaires et d’autres arbres aux noms que je ne connaissais pas. Je découvrais une multitude de parterres floraux, agrémentant délicieusement cet espace vert qui traçait un chemin jusqu’au lac. Je m’approchais de l’étendue bleutée, lorsque soudain :
« Faites attention ! Le lac est profond et son contour est vaseux. Il serait dommage que vous glissiez. Vous n’avez pas vu les pancartes ? »
Surpris par cette voix autoritaire et grave, je me retournai rapidement.
« Je m’appelle Maxime de Ronnet, colonel à la retraite, enchanté.
- Moi de même. Eroll Parker, du Maidstone News. Je vous remercie, je suis assez distrait et je ne les ai pas remarquées. Je le saurai pour la prochaine fois.
- Je passe tous mes étés ici et je ne vous ai jamais vu, continua-t-il.
- C’est ma première visite en France, et c’est avec un réel plaisir que je découvre vos belles contrées.
- On peut dire que vous avez bien choisi votre saison. La baronne Carla organise à cette période une représentation de théâtre avec ses meilleures élèves. Elle leur apprend à jouer la comédie et leur enseigne la mise en scène. Et croyez-moi, ça vaut le détour ! Saviez-vous que la baronne a été une très grande actrice en Russie, son pays d’origine ?
- Bien sûr. J’ai même été un fervent admirateur. D'ailleurs, j’ai vu tous ses films. »
Il reprit la parole sur un air taquin :
« Et si je vous dis : Le Bal de la Louve, que me répondez-vous ?
- Vous parlez de ce duo mythique entre elle et Boris Karlof, je suppose ? J’ai bien dû le voir... trois fois au moins. Mais ce sont de vieux souvenirs, et je regrette qu’elle soit si peu connue par la génération actuelle. Apparemment, vous avez l’air de très bien la connaître.
- Très bien, non, mais comme je viens ici depuis de nombreuses années, je commence à mieux cerner le personnage. C’est une femme charmante. Un peu excentrique, mais charmante. Enfin, vous verrez bien. Vous ne serez pas déçu de votre séjour. C’est qu’elle sait recevoir, la baronne ! Tenez, par exemple, si vous aimez la cuisine française, vous allez être servi. Son cuisinier est un artiste en la matière, et côté serviabilité, vous ne pouvez pas mieux tomber qu’avec Sophie, son épouse.
- Sophie ?
- Elle s’occupe de l’accueil et du service de chambre.
- Oui effectivement, elle a l’air charmante.
- Il n’y a que ce pauvre Robert, le jardinier. Un brave gars. Ne faites pas attention si ses réactions vous paraissent bizarres par moments, c’est un homme simplet et très sauvage. La baronne l’a embauché pour lui donner une chance dans la vie.
Il est plein de bonnes intentions. Par exemple, vous aurez la surprise de découvrir, au coucher, une friandise posé sur votre table de chevet, accompagnée d’un verre d’eau.
Oh ! Mais il est déjà 16 heures ! C’est l’heure de ma sieste. Je vous laisse. A ce soir, au dîner. Très heureux de voir avoir rencontré. »
Je regagnis moi-même ma chambre quelques minutes plus tard
.
Acte I, scène II
J’arrivai le premier dans la salle à manger. Je reconnus Sophie qui me présenta son mari, le cuisinier. Quelques instants plus tard, le colonel fit son apparition à son tour. Très à l’écart, se tenait le jardinier, visiblement mal à l’aise en société. Le colonel lui adressa la parole :
« Alors Robert, qu’as-tu fais de beau aujourd’hui ? »
Le malheureux lui répondait par de faibles grognements et des gestes flous. Ce qui n’avait pas l’air de déranger le colonel, qui le comprenait très bien.
« Alors comme ça, tu as nourri les canards. Et quoi d’autre encore ? »
Robert s’exprimait par des gestes désordonnés en apparence.
« Tu as planté de nouvelles fleurs à côté du lac ? C’est très bien mon garçon, j’irai les voir demain matin. Viens avec moi, je vais te présenter à quelqu’un. Allons, ne sois pas aussi gêné. Monsieur Parker, vous connaissez Robert ?
- J’ai eu le plaisir de le rencontrer aujourd’hui. Il a eu la gentillesse de porter mes valises dans ma chambre. »
Tandis que le colonel m’adressait de nouveau la parole, le jardinier fit quelques pas en arrière et se retira. Le pauvre homme devait souffrir d’une timidité maladive, sans doute en raison de son infirmité. A aucun moment mon regard ne put rencontrer le sien.
Notre discussion fut interrompue par l’arrivée d’une femme à l’étrange allure. Sa silhouette longiligne était soulignée par une capeline de velours noir. Le contour de ses yeux était exagérément maquillé, et une chevelure rousse lui caressait le bas du dos. D’énormes bagues encerclaient tous ses doigts, sans parler des pendentifs qui cachaient un décolleté suggestif. La créature vint à nous.
« Bonsoir messieurs, je m’appelle Séphora. »
Pendant le court instant que dura notre poignée de main, ses yeux noisette me pénétrèrent. Elle resta un instant figé. Puis retrouvant ses esprits, elle reprit la parole.
« Vous êtes un homme logique et très intuitif. Cela vous aide dans votre travail, n’est-ce pas ?
- Heu… Oui… lui répondis-je, un peu décontenancé. Je travaille au Maidstone News, et il m’est arrivé de résoudre des énigmes policières. J’ai un peu de flair, voilà tout. »
La même scène insolite se passa avec le colonel.
« Vous êtes un homme autoritaire, qui aime commander. »
Elle venait de taper dans le mille mais le colonel la mit à l’épreuve.
« Vous vous trompez mon enfant, je n’ai jamais donné d’ordres à qui que ce soit.
- Sachez que Séphora ne se trompe jamais ! » dit-elle sur un ton sec, mais courtois.
C’est sur ces mots qu’arriva Denis Hurvain, qui était médecin. En l’abordant de la même manière qu’elle l’avait fait pour le colonel et moi, Séphora lui dit :
« L’eau est votre pire ennemie, souvenez-vous en. »
Hurvain eut toutes les peines du monde à cacher son hilarité, cependant que Séphora restait un peu pensive.
Dans la joie et la bonne humeur, tout le monde fit plus ample connaissance, un verre de bourbon à la main.

Acte I, scène III
Une voix imposante provenant du milieu de l’escalier se fit entendre. Nous nous retournâmes tous ensemble, et à sa fière allure et son boa en plumes autour du cou, je la reconnus sans peine.
« C’est la baronne Carla ! » me souffla le colonel à l’oreille.
« Je vous souhaite le bonsoir, mesdames et messieurs. »
Elle était suivie de quatre jeunes filles d’une vingtaine d’années, plus belles les unes que les autres.
« Je suis très heureuse de vous recevoir tous dans mon modeste manoir. Je vois que vous avez déjà lié connaissance, alors il est temps de passer à table.
Au cours du repas où chacun prit une part active à la conversation, la baronne se leva, imposant le silence.
« Mes amis, pour ceux qui ne le savent pas encore, nous avons autour de cette table deux célébrités, qui exercent leurs talents dans des domaines bien différents. Je vous demande d’applaudir tout d’abord comme il se doit la grande Séphora, voyante et médium renommée. Allons, ne soyez pas timide ma chérie, levez-vous ! Séphora se fera un plaisir de se livrer demain soir, à une séance de spiritisme. J'adore cela ! C’est tellement excitant, vous ne trouvez pas ? »
L’assemblée acquiesça.
« J’ai l’honneur également d’accueillir monsieur Eroll Parker, qui s’est illustré dans l’enquête activement menée en collaboration avec Scotland Yard, concernant la sombre histoire du bourreau de Maidstone. Vous avez reçu en France les éloges de la presse. Quelle raison vous amène ici, mon chéri ? »
Cet accent slave et cette manie de rouler les « r » en appelant ses invités « mon chérrrrri », lui donnait un côté exubérant mais tout à fait charmant.
« J’ai laissé le brouillard londonien afin de puiser ici toute l’inspiration nécessaire à l’écriture de mon livre. Le site s’y prête à merveille. Il aura pour thème la magie à travers les siècles, et je suis ravi de pouvoir assister demain à la démonstration des talents de Séphora, dont j’ai eu un aperçu pour le moins saisissant.
- Eh bien, je serai votre première lectrice, me dit-elle en me gratifiant de son sourire le plus éclatant. Liza, Stéphanie, Isabelle et Julie, levez-vous s’il vous plaît. Ces quatre ravissantes jeunes filles donneront pour notre plus grand plaisir, une représentation théâtrale. Cette pièce a été spécialement écrite et travaillée pour votre venue. Elle sera jouée dans deux jours à 18 heures. »
Tout le monde les applaudit pour les saluer.
Le repas prit fin, tard dans la nuit. Hurvain, qui était mon voisin de table, me parla une bonne partie de la soirée, me racontant pêle-mêle sa vie, son métier, et son récent divorce. Le jardinier le reconduisit a sa chambre, car il avait un peu trop arrosé son repas. J’avais remarqué en effet tout au long de la soirée qu’il avait un sérieux penchant pour l’alcool, de même que pour le décolleté de sa voisine, Liza.

Acte II, scène I
Le lendemain après-midi, la baronne mit à ma disposition une table et une chaise dans le parc, afin de m’aider à aborder le premier chapitre de mon livre.
En manque d’inspiration aux alentours de 16 heures, je décidai de faire le tour de la propriété. Cette bâtisse datait au moins du XVIIIème siècle. En haut du donjon, m’avait confié le colonel, se trouvait la bibliothèque de la baronne, qui selon ses dires, était pourvue de livres anciens et rares.
Sur le flanc droit du manoir, un escalier menant au sous-sol attira mon attention. Dès que j’en eus franchi la première marche, une voix féminine retentit derrière moi. C’était Sophie, la femme de service.
« Monsieur Parker ! Je suis désolée mais vous ne pouvez pas entrer ici. L’endroit est interdit au public. Seuls les employés y ont accès. La baronne fait vieillir en cet endroit son meilleur vin, et conserve quelques vieux objets dans un coffre en bois. En fait, la cave sert de débarras pour le personnel. Le jardinier possède une malle où il entrepose ses affaires, ainsi qu’un placard pour ranger son matériel. Il en est de même pour mon mari qui entasse tellement de vieilleries, qu’il ne sait plus qu’en faire.
- Oh, je regrette… On ne m’y reprendra plus, c’est promis. »
Elle ajouta sur le ton de la plaisanterie :
« Ce n’est pas ici que vous trouverez un coffre plein de pièces d’or. »
Et nous nous mîmes à rire.
« Désirez-vous une tasse de thé ? me proposa-t-elle.
- Avec plaisir. Vous n’aurez qu’à la déposer sur ma table de travail, sous le peuplier situé en bordure du lac. »

Acte II, scène II
Sur le chemin du retour, le début de mon récit sous le bras, j’entendis une dispute entre deux jeunes filles sur le perron du manoir. Je reconnus de loin Isabelle et Liza.
Où me l’as-tu caché ? ! criait Liza.
- Mais je ne t’ai rien pris, enfin ! De quoi parles-tu ? !
- Tu le sais très bien ! Tu me l’as volé parce que le mien est plus beau que le tien ! »
Alertée par les cris, la baronne intervint.
« Allons, mesdemoiselles ! Du calme ! Que se passe-t-il ?
- C’est Liza madame, elle m’a volé mon caraco !
- Ce n'est pas vrai ! Elle ne sait plus où elle l’a rangé, alors elle m’accuse ! Tout ça parce que nous vivons dans la même chambre, mais je vous jure que je ny ai pas touché !
- Cela suffit ! cria la baronne. Nous reparlerons de cela plus tard. Je veux que tout soit rentré dans l’ordre avant la représentation de demain soir. Suis-je bien claire ?
- Oui, madame, répondirent-elles en chœur, apparemment calmées.
- L’incident est clos. Revoyez avant le dîner la dernière scène de l’acte deux. Il m’a semblé voir quelques petites imperfections lors de la répétition de ce matin. Et réconciliez-vous avant de passer à table. »
Les deux jeunes filles acquiescèrent et montèrent dans leur chambre.
« Ce n’est pas facile tous les jours » me dit-elle, visiblement ennuyée de m’avoir vu assister à la scène. « Elles vivent à deux par chambre, alors, vous comprenez, par moment, ça éclate. Mais vous verrez, ce soir elles seront de nouveau les meilleures amies du monde. »
En effet, la soirée se passa sans incident entre les deux jeunes filles.
De la même manière que la veille, Denis Hurvain but plus que de raison, et regagna sa chambre avant le dessert, et n’assista donc pas à la séance de spiritisme qui se déroula peu après.

Acte II, scène III
La baronne et son personnel nous emmenèrent dans la salle adjacente. Au milieu de la pièce se tenait un guéridon. Une forte odeur d’encens parfumait les lieux, et la bougie, posée au milieu de la table, éclairait l’endroit de sa lueur blafarde. Séphora nous accueillit.
« Asseyez-vous, posez vos mains à plat de manière qu’elles se rejoignent par l’extrémité de vos doigts. A partir de maintenant, je vous demande de garder un silence absolu. Je vais tenter d’entrer en communication avec l’au-delà. »
Sans mot dire, nous suivîmes ses indications, très excités à l’idée de ce qui allait suivre. Après des minutes qui semblèrent interminables, Séphora entra en état de transe, et sa voix devint chevrotante.
« Je sens des âmes tristes, prisonnières du manoir… Elles errent depuis des siècles sans trouver le repos éternel… Elles implorent mon aide pour les libérer vers un ailleurs, que l’on dit agréable dans les livres sacrés… Je ne peux hélas, rien y faire... Elles tentent de puiser mon énergie… mais je m’y refuse !… »
Séphora fut alors secouée de courtes convulsions. Un sourire grimaçant déforma sa bouche. Sa voix se masculinisa légèrement, et dans une visible douleur, cracha ces mots :
« Je vois la mort et le mensonge ! »
Sa voix s’amplifia, et elle répéta la phrase :
« Je vois la mort et le mensonge ! »
Vaincue par l’effort, elle s’évanouit.
Les sels apportés par Sophie la ranimèrent très vite. Elle nous avoua ne se souvenir de rien, et ajouta que cet incident était fréquent et sans gravité, lorsqu’elle se mettait dans un pareil état.
Troublés, nous retournâmes dans le salon pour prendre un dernier verre. Séphora fut assaillie de questions. Les avis étaient très partagés. Quant à moi, je ne savais que penser. Il me fallait prendre du recul pour réaliser ce qui venait de se produire. Très éprouvée, Séphora se retira, nous laissant à nos interrogations naïves. Nous fîmes de même quelques instants après.

Acte III
Après seulement trois jours, voilà mon premier chapitre achevé.
C’est aux alentours de 18 heures que le colonel vint me chercher, pour assister à la représentation des élèves de la baronne.
Elle nous mena dans l’aile gauche du manoir, spécialement transformée en salle de spectacle.
Sur une idée originale de ses élèves, la comédie fut un réel succès. Les décors et les costumes avaient été confectionnés par leurs soins. Ces jeunes filles avaient un talent indéniable. Elles reçurent une salve d’applaudissements.
La pièce terminée, la baronne nous convia à l’apéritif en attendant que ses protégées se changent pour le dîner.
Ce soir-là, l’atmosphère était étrange. Hurvain ne supportait plus l’alcool. Il perdit toute inhibition et se mit à entreprendre assudûment les jeunes filles.
En observant les comédiennes, je sentis une certaine animosité entre Liza et ses amies de la chambre voisine, Julie et Stéphanie. Lorsque tout à coup, Liza s’en prit à Julie.
« Allez, avoue ! C’est toi qui m'as volé mon corset ! Le caraco ne te suffisait pas, c’est ça, hein ? !»
Dans le feu de l’action, Stéphanie s’emporta aussi :
« Et moi, je ne retrouve plus mon bustier ! »
La dispute s’envenima rapidement et Hurvain, totalement ivre, opta pour une attitude des plus déplacée envers Liza. La baronne, excédée, lui ordonna de calmer ses ardeurs.
« Vous n’êtes qu’un vieux dégoûtant ! » lui dit-elle d’une voix forte. « Je vous prierai d’adopter un langage plus châtié et un comportement digne d’un honnête homme envers ces demoiselles ! »

La réponse qu’il lui fit la stupéfia :
« Si moi je suis un cochon comme vous le sous-entendez, je connais une personne ici, qui l’est encore plus que moi…
- Taisez-vous ! cria la baronne. Vous êtes ivre, mon pauvre ami ! Vous ne savez plus ce que vous dites. Rejoignez votre chambre et cuvez votre vin, vous êtes pitoyable. »
Chacun rejoignit ensuite ses appartements dans le calme, se disant que demain serait un jour nouveau.
Je découvris avec plaisir sur ma table de chevet, la friandise déposée par le jardinier, probablement pendant l’heure du repas. Toutefois, j’eus beaucoup de peine à m’endormir, et me demandai quelle raison avait poussé ce médecin à tenir de tels propos.

Acte IV, scène I
Des cris provenant du jardin, vers six heures le lendemain matin, me sortirent d’un sommeil léger.
« Monsieur Hurvain est mort ! Appelez la police ! »
Je fus le premier à descendre, suivi de près par le colonel. Ala réception, nous découvrîmes Sophie en état de choc, soutenue par son mari.
La police arriva une demi-heure plus tard et sortit le corps du lac. La baronne s’empressa de parler au commissaire de l’incident de la veille, et précisa que dans son état, il n’était pas étonnant qu’Hurvain ait pu tomber dans l’eau, ses abords étant vaseux et glissants, comme le précisaient les pancartes tout autour.
Nous subîmes les uns après les autres un bref interrogatoire d’usage. La police conclut à un accident en attendant le rapport du médecin légiste qui, quelques heures plus tard, confirma cette thèse. Aucune contusion ne fut constatée, qui aurait prouvé qu’il y avait eu lutte. Seul un taux élevé d’alcool dans son sang fut relevé.
La prophétie de Séphora s’était réalisée. Je revois encore ses lèvres prononcer ces mots à son attention :
« L’eau est votre pire ennemie, souvenez-vous en. »

Acte IV, scène II.
En fin de matinée, la baronne m’invita dans ses appartements situés à côté du donjon. La pauvre femme était terriblement choquée, et elle avait un besoin évident de parler afin de se rassurer. De toute évidence, elle était très portée sur la décoration ancienne. Des toiles de maîtres recouvraient les quatre coins de la pièce. Ici et là, étaient accrochés de vieux fusils et autres arquebuses qui narguaient une tête de sanglier inoffensive de leurs crosses cuivrées.
Je contemplai la photo d’un enfant, reposant sur la cheminée.
« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé…
- Pardon ?
- C’est de Lamartine. Vous connaissez nos auteurs français ?
- Surtout Victor Hugo, que j’ai étudié il y a bien longtemps. »
Son regard humide dériva sur la photo.
« C’était mon fils, à deux ans. Une grave maladie l’a emporté vers un royaume que l’on dit plus paisible. »
De légers sanglots trahirent son émotion.
Je changeai rapidement de conversation et la fis parler de sa fabuleuse carrière d’actrice. Ses yeux redevinrent pétillants, et ses lèvres retrouvèrent peu à peu la forme du sourire oublié de la veille.
Je ne vis personne d’autre de l’après-midi et continuai tant bien que mal à me concentrer sur la rédaction de mon livre lorsque je l’eus quittée.

Acte IV, scène III
Le soir de ce quatrième jour, je trouvai une lettre anonyme coincée dans l’encoignure de ma porte.
« Vous êtes la seule personne en qui j’aie confiance. Je vous contacterai ce soir juste avant le dîner. Pour l'heure, je suis obligé de me cacher. J’ai été le témoin d’une abomination. Je n’en ai pas parlé à la police, car je devais avoir des preuves. Maintenant que je les ai presque toutes réunies, je peux affirmer qu’il se passe des choses étranges ici. Surtout, ne parlez à personne de ce message. »
A l’heure convenue, le colonel qui se tenait à l’écart, me fit discrètement signe de le rejoindre.
« Vous avez trouvé mon mot ?
- Alors, c’était vous ? Que se passe-t-il ? »
Sa voix se transforma en un chuchotement.
« Je pense que Denis Hurvain n’est pas mort accidentellement. J’étais présent le soir du drame. Il y avait un autre homme avec lui, près du lac, qui le soutenait, tant ce pauvre homme titubait. Et puis je les ai vus glisser tous les deux. Il m’a semblé n’en voir qu’un se relever. Il s’est sauvé en courant, dans la direction opposée au manoir. Tout s’est passé si vite que je n’ai rien pu faire. Je me trouvais à une bonne trentaine de mètres d’eux, et ma forme n’est plus ce qu’elle était. Je me suis approché du lac, mais à cause de la pénombre, je n’ai rien pu voir. J’ai appelé, sans résultat. Seul le bruissement des feuilles dans les arbres me répondait. J’avais conclu hâtivement, que le docteur était ressorti de l’autre côté du lac. Je m’en veux de pareille négligence, j’aurais dû aller à sa chambre. Ce n’est que le lendemain matin que je compris mon erreur.
Je n’en suis pas certain, mais il me semble avoir reconnu la silhouette de son agresseur. Je n’ai encore rien dit à la police, car je ne peux accuser sans preuve. Depuis, j’observe à son insu les moindres faits et gestes de cette personne, et j’ai de plus en plus la certitude que c’est elle également qui vole les sous-vêtements des filles dans leurs chambres. En effet, cette nuit je me suis réveillé à quatre heures du matin, et ne trouvant plus le sommeil, j’ai fait le tour du parc. Sur le retour, j’ai longé les bords de la cave. Un bruit suspect, se répétant à intervalles réguliers, similaire à un claquement sec, attira mon attention.
En descendant les quelques marches, j’entendis plus nettement. Par la porte entrebâillée, j’ai distingué un homme se faisant fouetter. Cela ressemblait fort à un châtiment.
Plus il sanglotait, et plus le fouet le frappait durement
- Mais qui était-ce ?
- Il faisait très sombre, mais il m’a semblé reconnaître... le jardinier !
- Et l’autre personne ? Celle qui le fouettait ?… »
Nous dûmes nous taire car la baronne arrivait.
« Mes chéris… Alors, on fait bande à part ? Venez nous rejoindre, petits cachottiers. »
« Retrouvez-moi dans ma chambre lorsque tout le monde sera couché, je vous en dirai plus. Il ne faut pas éveiller les soupçons » murmura le colonel.

Acte IV, scène IV
Après un repas au cours duquel chacun donnait l’impression de s’amuser, Séphora se proposa pour une autre séance de spiritisme. Nous étions tous emballés par cette initiative.
Le rituel était le même. L’encens parfumait la pièce, la lueur de la bougie donnait le ton de la cérémonie, et le guéridon complètait l’atmosphère. La voyante se mit en état de transe, et s’adressa à moi. Elle révéla quelques événements de ma vie que nul n’était censé savoir. J’étais abasourdi.
Soudain, sa physionomie changea. Elle fut prise de convulsions identiques à celles de la première fois, et son visage se tourna vers le colonel. Elle s’adressa à lui d’une voix changée :
« Je vois des yeux qui voient à travers d’autres yeux... »
Elle s’arrêta un instant puis reprit.
« Je vois encore la mort et le mensonge… »
Elle poussa un hurlement et s’évanouit. Cette fois, c’était plus grave. Elle délirait complètement et dut être immédiatement hospitalisée.
L’ambiance n’était pas au beau fixe. Les jeunes filles étaient traumatisées, et juraient de repartir dans leurs familles au plus vite. Ce qui devait être un séjour agréable et reposant tournait au cauchemar.
Il y avait un message dans les phrases sibyllines de Séphora qui m’obsédait. Je me rappelai de la première séance où elle parla de la mort. Elle avait vu juste. Mais que signifiait le « mensonge » ? Et maintenant, ce nouvel avertissement :« des yeux qui voient à travers d’autres yeux… »
A l’heure où les songes avaient enveloppé de leurs toiles tous les résidents du manoir, je me rendis à la chambre du colonel. Je tapai doucement à sa porte. N’ayant aucune réponse, je tentai de l’ouvrir. Elle n'était pas fermée à clé. En entrant, je découvris son corps allongé sur le lit, un verre vide à la main. Mais il ne dormait pas. J’avais la conviction qu’il avait été empoisonné. La prophétie de Séphora venait de s’accomplir.
Sans un bruit, je descendis à la réception pour appeler la police.
Mon instinct me poussait à explorer cette fameuse cave, afin d’y trouver un indice susceptible de confondre le jardinier. Armé d’une puissante torche et d’un pied de biche empruntés dans l’atelier, je commençai mes recherches.
C’était une cave à vin, ainsi que Sophie me l’avait dit. Au fond du cellier se trouvaient deux malles, une armoire, et un coffre. La première n’était pas fermée et contenait divers objets sans importance ainsi qu’un album de photos. En l’ouvrant, je vis le portrait de Sophie et son mari le cuisinier, au bord de la plage. La deuxième malle ne pouvait appartenir qu’au jardinier. Hélas, elle ne contenait que des ustensiles terreux et une salopette défraîchie. Il restait l’armoire. Ce que je découvris à l’intérieur, après avoir fait sauter le cadenas, me laissa pantois.
Sous des magazines anciens et d’autres babioles sans intérêt, se trouvaient chiffonnés, dans un sac en plastique, les sous-vêtements des jeunes filles. J’étais consterné.
Sur la deuxième étagère, reposait un album en cuir contenant de nombreux articles de presse sur la baronne, relatant son époque glorieuse.
Je n’y comprenais rien. Etait-il amoureux d’elle en secret ?...
Plus loin, se trouvait le vieux coffre de la baronne. Après un moment d’hésitation, j’en fis sauter la serrure. Tout au fond, je découvris ce que je n’aurais jamais du voir. Je mis la main sur un objet encore imprégné de douleurs et de plaintes. Choqué, je laissai le fouet dans le coffre.

Acte V, scène finale
Je ne pus attendre l’arrivée de la police et décidai d’interroger le jardinier en présence de la baronne.
« Mais que se passe-t-il pour que vous me réveilliez à pareille heure ? ! Et pourquoi Robert est-il ici ?
- Regardez ce que j’ai trouvé dans sa malle, lui dis-je en lui montrant les preuves accablantes.
- Enlève ta chemise ! » lui ordonnai-je.
Après quelques hésitations et grognements, il fit tomber l’ample étoffe qui l’habillait.
« Retourne-toi ! »
Nous constatâmes, ébahis, que son dos était couvert de marques rouges.
« Pouvez-vous m’expliquer cela, baronne ?
- Mais je ne comprends pas !
- En tant qu’actrice ayant dû apprendre des kilomètres de textes, je trouve que votre mémoire est faible.
- Je ne tolère pas vos écarts de langage ! Prenez garde !
- Laissez-moi vous expliquer, continuai-je. J’ai l’intime conviction que
ses blessures sont le résultat d’une punition d’un goût douteux. C’est vous qui le châtiez. Inutile de nier, j’ai trouvé le fouet dans votre coffre. Vous saviez que Robert était un pervers, et qu’il avait tué Hurvain en le poussant dans le lac. Le défunt l’avait surpris volant les affaires intimes des demoiselles, et pour l’obliger à se taire, votre jardinier n’a pas trouvé d’autre moyen que de le tuer.
- Vous dites n’importe quoi, mon chéri… Vous divaguez ! Cet idiot serait incapable de tuer une mouche !
- Hélas, comme j’aimerais vous croire… Mais voilà, il y a un problème : le colonel l’a surpris la nuit du meurtre.
- Vous mentez !
- Non, et il en est mort. Je viens de découvrir son corps. Robert a mis du poison dans le verre d’eau qui reposait sur sa table de chevet. L’autopsie confirmera mes dires, j’en suis sûr. Je ne vous comprends pas, Carla. Vous êtes au courant depuis le début et pourtant, vous n'avez rien dit à la police. Pourquoi ? Si vous lui aviez demandé de se dénoncer, il aurait pu bénéficier de circonstances atténuantes étant donné ses problèmes psychiques. Mais pour deux meurtres... »
A cet instant, une voix inconnue dont l'accent m'était pourtant familier, se fit entendre. Ce que mes oreilles perçurent m’ébranla.
« Maman, dis-lui la vérité. Je n’en peux plus… »
« Maman » ?… bégayai-je en me tournant vers Robert.
« Tais-toi, imbécile ! », éructa la baronne.
Soudain, comme un éclair traversant fugitivement mon esprit, la phrase de Séphora me revint en mémoire :
« Je vois des yeux qui voient à travers d’autres yeux… »
« Mais bien sûr ! Voilà la réponse à cette énigme ! Vous avez tué le colonel, car vous étiez présente la nuit où Hurvain est mort, et vous l’avez surpris en train d’assister au drame ! Denis Hurvain a été tué par Robert, votre fils, et vous étiez derrière lui lorsqu’il assista à cette scène. Vous l’avez tué, de peur qu’il reconnaisse l’assassin et le dénonce à la police ! »
Sous la pression, la baronne s’effondra et passa aux aveux.
« Oui ! C’est vrai ! Mon fils l’a poussé dans le lac, mais c’était un accident ! Un accident, vous comprenez ? !… Tout aurait été si simple si le colonel n’avait décidé de faire un tour dans le parc à ce moment-là. Je l’avais suivi et je me trouvais à cinq mètres de lui, cachée derrière un arbre. J’avais si peur pour Robert... »
La baronne entendit les sirènes de la police, et me lança un regard de haine.
« J’avais des doutes le concernant, alors j’ai contacté le commissaire, lui dis-je. Mais je ne m’attendais pas à de tels rebondissements !
- Vous me décevez, Eroll. Quelle sortie indigne pour une femme de mon rang ! J’aurais imaginé que vous m’offririez une issue plus respectable, alors qu’en cette minute, la police s’apprête à m’arrêter devant tous mes hôtes. Vous n’êtes qu’un petit scribouillard de rien du tout, au service d’une presse à scandale. Vous êtes navrant, mon pauvre chéri ! »
Je ne répondis pas à ses insultes. J’avais devant moi une baronne déchue, s’imaginant toujours vivre dans un passé figé sur une pellicule ancienne, que les années ont effacé progressivement de nos mémoires.
Elle dénigrait son fils comme un détraqué aux yeux d’une société égoïste, toujours à la recherche d’une illusoire perfection. Elle avoua le châtier, à chaque déviation qui n’entrait pas dans le cadre de sa logique, alors qu’il aurait été si simple de le faire soigner dans un hôpital spécialisé. Mais elle avait préféré vivre dans le mensonge.
Le poids de la honte était trop grand, et elle devait, selon elle, traîner ce fardeau jusqu’à la fin de ses jours.
« Allez, messieurs de la police, passez-moi les menottes, prenez mon fils et tous mes biens. Régalez-vous !» Et sur un ton théâtral, elle ajouta :
« Bon appétit messieurs ! »
« Ruy Blas ! », lui répondis-je sur le même ton.
Tandis que la baronne se tournait une dernière fois vers son fils, je vis des yeux usés, qui voyaient à travers d’autres yeux, et qui ne supportaient plus le regard de la différence.

 
 
    

Le criminel enfin arrêté. Quel monstre se cachait derriere ces meurtres rituels?

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