Histoires Fantastiques

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Le nouveau peuple

An 3140 : 23ème année du cycle solaire.

Je fais partie du million d’élus à avoir échappé à la folie destructrice des hommes qui ont fait disparaître la planète de mes ancêtres, la Terre, voilà quatre cents ans. Lorsque j’étais enfant, mes frères me racontèrent l’explosion fatale causée par l’usage intensif des bombes nucléaires. Les poussières terriennes oscillant dans le cosmos renferment chacune un fragment de souvenir, un échantillon de nos lointaines origines perdues à jamais dans l’immensité crépusculaire.
Le nom de l’étoile que nous habitons se perd dans la nuit des temps et chacun lui a trouvé sa propre appellation. Cet astre foulé d’un pas craintif la première fois par mes ancêtres est aride, froid et laid. La brume céleste enveloppe de sa cape trouble notre étoile, et les rochers aux contours aigus servent de support à un repos précaire. Très haut dans le ciel, d’autres étoiles se distinguent par leurs robes bleutées. Dans les endroits interdits de la planète se cachent les mers de sables mouvants attendant patiemment un solitaire égaré.
La légende raconte qu’il existe de l’autre côté des montagnes que l’on discerne à l’horizon, un endroit baigné de chaleur par le soleil de Neptune où vivent d’autres êtres. Personne n’a jamais pu franchir les cimes ombragées en raison des fortes tempêtes de sable qui en empêchent tout accès. Les rares valeureux à s’y être aventurés n’en sont jamais revenus. Sur les mille hommes qui se lancèrent dans cette expédition, cinquante atteignirent le sommet et trois seulement réapparurent. Hélas, le versant opposé gardera tous ses mystères. Les miraculés n’ont jamais plus été les mêmes et se sont éteints dans la folie, peu de temps après. Si on en croit la rumeur, les trois hommes auraient révélé dans un dernier éclair de lucidité, l’existence d’un autre peuple habitant une contrée lumineuse et verdoyante, et personne depuis n’a voulu les contredire.
Lorsque je regarde les photos fragiles et démodées de mes aïeux terriens transmises de génération en génération, je ne peux que constater une différence morphologique entre eux et nous, due à la faible pesanteur qui règne ici.
Cette mutation s’applique surtout au niveau de notre squelette qui s’est allongé. Nous sommes plus grands, plus longilignes et un simple pagne a remplacé depuis bien longtemps les habits précieux. La couleur de leur visage était très pâle alors que notre teint est gris. Je pense que nos différences s’arrêtent là, bien que je ne connaisse pas leur anatomie en raison des vêtements qui les recouvraient.
Notre langage est l’une des rares choses à ne pas avoir été modifiée. Bien sûr, quelques mots ont dû être oubliés de notre conscience et d’autres ajoutés au fil des siècles, mais lorsque je lis les livres aux pages usées des poètes de l’autre sphère conservés par mes ancêtres, je ne peux rester insensible à tant d’émotions transmises par leurs plumes, toutes ces descriptions sur un monde étonnant, ses couleurs et ses parfums que je ne connaîtrai jamais. Je ressens de la tristesse et pourtant je ne pleure pas. Personne ne pleure ici, cela fait parti des changements de notre métabolisme. Nous ne connaissons ni la soif ni la faim, et l’ennui est un mot dont nous ne palpons pas le sens.
Notre nourriture, lorsque nous éprouvons le besoin d’en consommer, est celle que l’on trouve sur les roches qui poussent en abondance en ce lieu. Les terriens appelaient cela du salpêtre et du lichen. Les breuvages euphorisants que nos aïeux se vantaient d’avoir inventé, ont été remplacés par des pluies salines déversées à grandes larmes par l’univers. Les joies et les plaisirs terriens ont été remplacés par une errance morne et sans saveur.
Le plus grand bouleversement biologique est sans doute notre nouvelle façon de nous reproduire. Pour comprendre cela, il faut remonter quelques jours avant que la folie des hommes n’entraîne leur monde dans le chaos et l’obscurité. Vers l’an 2520, des savants russes déchiffrèrent les données de la sonde " Torlhyn " prouvant que notre planète pouvait abriter l’espèce humaine et animale. Mes aïeux entreprirent alors de partir explorer ce nouveau monde à l’aide de gigantesques vaisseaux. La science avait énormément avancé et la technique de cryoconservation étant devenue possible, le million de volontaires fit un voyage de 220 ans. A leur réveil, ils s’aperçurent avec stupéfaction que cette planète était habitée.
Bien avant nous, d’autres êtres différents en apparence vivaient ici. Leur science était beaucoup plus avancée, et ils apprirent à mes ancêtres un mode nouveau de reproduction pour préserver la survie de leur espèce. Cette race hybride s’est éteinte peu à peu pendant que la nôtre prospérait.
Nous sommes programmés, par le biais de ces containers servant à la reproduction, à vivre quelques cycles lunaires afin d’éviter toute surpopulation.
Je n’ai plus le temps de transmettre mon savoir à celui qui va me remplacer, car ma programmation génétique prend fin.
Je suis triste et soulagé. Soulagé de ne plus traîner mon corps d’un endroit à un autre sans but ni raison, et triste de n’avoir jamais connu la Terre que les hommes décrivaient comme un monde merveilleux, un monde où les êtres sensibles parlaient souvent d’amour, bien que mon peuple n’ait jamais compris le sens de ce mot.

Je sens la fin approcher à pas feutrés. Ma respiration devient pénible, elle se transforme peu à peu en un râle douloureux… Ma vue se brouille, mes ongles viennent de se détacher, et maintenant c’est ce sont les écailles qui recouvrent mon corps qui tombent petit à petit...

 
 
    

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