|
Le Bourreau de Maidstone part I
Depuis deux ans, des meurtres rituels plongent les habitants de Maidstone dans la terreur la plus totale.
Je m’appelle Eroll Parker. Je suis chroniqueur au Maidstone News à la rubrique nécrologique. Situé à une trentaine de kilomètres de Londres, le bourg de Maidstone avec ses dix mille habitants, peut être fier de son site et de son église gothique du VIIème siècle largement visitée par les touristes curieux et admiratifs, tandis que le curé y affirme son talent d’organiste.
Tout a commencé le 28 Janvier 1967.
Mon patron m’avait envoyé sur les lieux d’un crime commis la nuit précédente. J’étais très excité à l’idée de ce nouveau reportage, et il ne me fallut pas plus de quinze minutes pour m’y rendre.
Lorsque je fus arrivé à l’adresse indiquée, au quatrième étage d’un immeuble vétuste, le médecin légiste fut la première personne que je vis. Ses yeux étaient égarés et son visage était livide. Je compris quelques instants plus tard la raison de ce malaise. J’entrai dans un appartement coquet, soigneusement ordonné et au mobilier moderne.
La beauté de cet intérieur ne me toucha plus du tout, lorsque mon attention fut attirée par le corps de la jeune femme qui gisait à même le sol. Elle devait avoir une vingtaine d’années. Une longue chevelure blonde caressait ses maigres épaules.
Elle avait été mutilée d’une manière quasi chirurgicale. L’assassin l’avait éventrée, probablement à l’aide d’un couteau à lame longue, puis il avait tranché ses deux oreilles...
La police n’avait décelé aucun indice qui lui permette de suivre une piste sérieuse. Tout ce qu’ils avaient pour le moment se résumait à une phrase écrite de la main du meurtrier avec le rouge à lèvres de sa victime :
« Je suis mort il y a quelques siècles déjà... Je lui ai ôté la vie car elle a résisté à la Tentation.
« Qui habet aures audiat. » ( Celui qui a des oreilles pour entendre, entende.) »
Ces mots me laissèrent perplexe.
La victime, Marguerite Balder, vivait seule et travaillait dans le négoce des vins et spiritueux français. Elle n’avait aucun ennemi, aux dires de sa famille et de ses proches, ce qui rendait la tâche des enquêteurs encore plus difficile.
Un mois s’était écoulé et pas le moindre suspect n’avait été interpellé, jusqu’au jour où...
1er Mars 1967, 7 heures 45mn.
« Errol, allez au plus vite au 15 Becker street, un autre meurtre vient d’y être commis ! »
Sur l’ordre de mon patron, je me rendis sur les lieux. Au bas de l’immeuble se trouvaient pêle-mêle des passants intrigués et quelques-uns de mes confrères. Me frayant péniblement un passage dans toute cette cohue, je demandai à un policier de me conduire à l’étage où s’était produit l’homicide. Je revivais en cet instant, la sensation de malaise du mois précédent.
Le meurtre était signé de la même main, indéniablement reconnaissable : une jeune femme au ventre ouvert, les oreilles prélevées, et cette phrase incompréhensible, écrite en lettres rouges sur un miroir :
« La police ne pourra jamais me découvrir, car tel un magicien, j’ai le pouvoir de disparaître. « Qualis artifex pereo ! » (Quel grand artiste périt avec moi !) »
Le psychopathe se jouait avec perversité d’une police aux nerfs à vif.
J’appris un peu plus tard de la bouche de l’inspecteur Derwin, chargé de l’enquête, que ces deux jeunes filles avaient porté plainte quelques semaines avant leur mort, en raison des nombreux appels téléphoniques anonymes qu’elles recevaient la nuit.
Après examen, aucune relation ne put être établie entre elles, si ce n’est qu’elles étaient toutes deux célibataires.
La police interrogea minutieusement les professeurs et les élèves de la faculté de médecine de Londres où cette deuxième victime étudiait. Aucune indication ne permit à l’instruction d’avancer.
C’est donc depuis deux ans maintenant que sont perpétués ces crimes, sans qu’il soit
possible de les élucider. Le nombre effrayant des victimes se porte aujourd’hui à dix.
Le scénario est immuable : les jeunes femmes sont retrouvées éventrées et dépourvues d’oreilles. Des phrases extravagantes aux allures de sentences sont inscrites sur les vitres ou les miroirs de leurs salles de bain.
Devant l’ampleur que prennent les événements, la police de la ville s’est octroyé les services des experts de Scotland Yard, aidés d’une psychologue répondant au nom de Rose Mayer.
2 Janvier 1969.
Je pris l’initiative de rencontrer cette jeune femme pour avoir de plus amples informations sur le comportement du tueur en série. Rose Mayer est une femme d’une trentaine d’années. Bien qu’elle ait une forte personnalité, ses yeux rieurs et son doux visage parsemé de taches de rousseur contrastent fortement avec l’univers carcéral dans lequel elle évolue. Equipé de mon magnétophone portable, j’enregistrai toute notre conversation :
« La personne que nous recherchons doit être un homme d’âge mûr sans profil particulier. Il est imprévisible et cela le rend encore plus redoutable. Ce psychopathe est extrêmement intelligent et instruit. Il me semble avoir des connaissances historiques et culturelles évidentes. Pour l’heure, aucune relation n’a pu être établie entre les crime.
Les victimes n’avaient pas de lien entre elles, que ce soit sur le plan professionnel, ou relationnel. Elles n’ont pas été violées, ce qui exclut la thèse des crimes commis par un maniaque sexuel. Les oreilles tranchées relèvent d’une attirance prononcée pour le morbide. La manière dont ont été prélevés ces organes, indique que cet individu a suivi des études de médecine.
Cependant, divers détails m’intriguent, car selon les rapports de police, la porte d’entrée de certaines femmes n’a pas été fracturée. Tout porte à croire qu’il est entré chez elles sans être inquiété. Pas la moindre trace de lutte n’a été décelée. Je pense qu’elles ont été tuées par surprise sans que l’agresseur leur ait laissé le temps de se défendre.
L’analyse graphologique ne nous a rien révélé non plus, sinon que le tueur est droitier, et qu’il n’est pas répertorié dans les fichiers de la police. Aucune empreinte digitale n’a été trouvée.
Mais ce qui constitue la plus grande énigme, ce sont les phrases écrites de sa main.
Il nous indique dans l’une d’elles qu’il est mort depuis quelques siècles, ce qui laisse supposer qu’il s’identifie à un personnage célèbre. J’ai entrepris des recherches dans ce sens-là.
Les appels étranges reçus par les victimes ne nous ont rien dévoilé, sinon que, d’après leurs indications, toutes entendaient un chuchotement de voix masculine sur un fond lointain de musique classique.
Ces derniers temps, une dizaine de femmes se plaint d’appels de ce type, qui pourraient avoir un lien avec l’assassin. Il se peut néanmoins, qu’une seule de ces femmes soit visée par notre détraqué, tandis que les autres seraient la proie de mauvais plaisants, se servant de la triste réputation de l’auteur de ces crimes odieux. Nous ne pouvons cependant écarter aucune piste.»
Son témoignage en boîte, je retournai au journal pour écrire mon article.
4 Janvier 1969, 9 heures 30mn.
La police de Scotland Yard et Rose Mayer étaient sur place. Au deuxième étage d’un immeuble moderne faisant face à la mairie, je découvris la onzième victime du tueur fou.
« Vous ne pourrez jamais me capturer. Je suis éternellement jeune, et immortel. » « In aeternum ; In saecula saeculorum. » ( Pour toujours ; Dans les siècles des siècles.) »
C’est après cette lecture macabre que je raccompagnai Rose au commissariat.
En cours de route, je lui posai les questions qui me venaient à l’esprit, alors que j’ étais encore sous le choc.
« Que savez-vous de cette jeune femme ?
- Elle s’appelait Jeanine Wilburt. Elle avait 18 ans et travaillait en tant qu’ouvreuse à l’Opéra de Londres. Elle était sur la liste des personnes ayant reçu des appels étranges. La police l’avait placée sur écoutes, sans le moindre résultat.
- Et en ce qui concerne l’assassin ?
- Il a fait un transfert sur le personnage qu’il veut incarner. L’immortalité semble être une préoccupation pour lui. Peut-être pense-t-il qu’en volant à ces femmes une partie d’elles-mêmes, il pourra conserver leur âme et devenir éternel… Devant l’impuissance des services de police, il doit se sentir invincible. Nous devons redoubler de vigilance, car à un moment ou un autre, il peut commettre une erreur et se trahir.
J’ai aussi une hypothèse moins rassurante : si notre homme sent se resserrer les mailles du filet, il peut alors sombrer dans une paroxystique folie meurtrière... »
Assisté de Rose, je demandai l’autorisation à l’inspecteur Derwin d’accéder au fichier regroupant les dix personnes ayant récemment reçu des appels anonymes, susceptibles d’être sur la liste funeste de l’assassin.
Dès que les adresses me furent communiquées, je pris congé afin de rencontrer ces jeunes femmes.
La dernière personne à qui je rendis visite s’appellait Helen Roiblez.
Agée de vingt-huit ans, Helen était professeur de français au collège Linberg.
Assis confortablement dans un fauteuil Louis XV, j’écoutai son récit. Très nerveuse et inquiète au sujet de son avenir, elle me rendit compte des appels mystérieux.
« Ils se produisent à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. J’ai deux téléphones, qui sont sur écoutes depuis une semaine. L’un se trouve dans la pièce principale, et l’autre est situé dans ma chambre, au premier étage. Ce malade prend un malin plaisir à m’appeler sur les deux postes en masquant sa voix, pour ne pas être reconnu, je suppose. Chaque fois que je l’entends, j’ai la sensation que ma tête va exploser. Je me mets à hurler. La police ne veut pas que je débranche ma ligne la nuit, pour qu’elle puisse repérer ce dingue. Son chuchotement me rend folle. Je me souviens aussi qu’un léger fond sonore de musique classique accompagne ses murmures. J’avertis immédiatement la police, mais elle me répond à chaque fois que l’appel n’est jamais assez long. J’ai très peur vous savez, mais je ne sais pas où me réfugier. Toute ma famille vit dans le nord-est, à Sunderland. Je n’ai hélas pas d’amis non plus qui pourraient m’héberger. Hier, pour me rassurer, l’inspecteur Derwin m’a envoyé une voiture avec l’un de ses hommes à l’intérieur. »
C’est après qu’elle m’eût dit tout cela que je pris congé d’elle. Visiblement, Helen Roiblez était terrorisée par tous ces événements qui plongeaient la petite ville de Maidstone dans la psychose la plus totale.
Je ne pouvais rester insensible à un tel désarroi. De plus, son immense demeure répartie sur deux étages ne pouvait qu’accentuer le caractère dramatique de la situation dans laquelle elle se trouvait.
6 Janvier 1969.
Je me consacrai à l’étude approfondie du sens des phrases et des citations latines écrites par le meurtrier. Malgré tout l’investissement que je pus y mettre, mes recherches n’aboutirent sur rien de concret.
18 Février 1969, 7 heures 45mn.
La panique commençait à gagner la population.
Des manifestations se créèrent, des comités de soutien aux jeunes femmes harcelées furent mis en place. Mais dans le même temps, les journaux télévisés ne firent qu’amplifier la peur des habitants. Certains même quittèrent la ville. Maidstone fut plongée dans un chaos indescriptible... Des milices improvisées firent savoir à la presse qu’elles étaient prêtes à faire justice elles-mêmes si la police ne mettait pas un terme à ces meurtres ignobles. Je n’ose imaginer ce qui se serait passé si ces menaces avaient été mises à exécution.
Le « chirurgien », ainsi que les habitants de Maidstone le surnommaient, frappa encore, narguant et ridiculisant une police impuissante et désemparée.
La douzième victime se nommait Lisa Flower. Agée de vingt-sept ans, elle officiait comme vendeuse dans une boutique ésotérique, vantant le sérieux d’ouvrages traitant aussi bien de l’astrologie que des sciences occultes et autres religions dérivées. A ses moments perdus, elle était également critique littéraire pour des revues spécialisées en astronomie.
Sans faillir au monstrueux rituel, le tueur avait amputé la jeune femme de ses deux oreilles.
Un nouveau détail venait de s’y ajouter, affreux : les index des deux mains avaient été sectionnés. Instinctivement, je me dirigeai vers la salle de bain, où bien en évidence sur toute la surface du miroir, je pus lire :
« Les flammes rouges qui m’entourent me rendent éternel. » « Nutrisco et exstinguo. » ( Je nourris le feu et je l’éteins.) »
Je convoquai Rose Mayer au journal pour m’entretenir avec elle de ce dernier meurtre.
« Pouvez-vous me donnez une explication sur la dérive morbide de notre assassin ? lui demandais-je.
- A vrai dire, je suis comme vous, je n’y comprends rien. La porte n’a pas été fracturée et les voisins, interrogés, n’ont rien entendu. Par contre, la police a retrouvé, noté dans l’agenda de la victime, un rendez-vous prévu le soir du meurtre, à 21 heures, avec un certain « J. F ». Lisa est décédée aux alentours de 21 heures 30mn selon le rapport du médecin légiste. Il est probable que celui qui l’a assassinée ait été l’une de ses connaissances. L’inspecteur Derwin m’a confié qu’il se sentait en pleine détresse, car plus de cinq cents personnes vivant dans la région ont les mêmes initiales... »
Mais qui était donc ce fou pour commettre de tels actes ? Quel personnage incarnait-il ? Autant de questions en suspens se bousculaient de manière désordonnée, embrumant mon cerveau.
Je décidai d’entreprendre mes recherches « aveugles », à la Bibliothèque Nationale de Londres.
7 Mars 1969, 8 heures 15mn.
Je venais d’arriver chez moi après avoir passé toute la nuit à la bibliothèque, lorsqu’épuisé, je trouvai, glissé sous ma porte, un mot de mon patron. Je le parcourus, atterré : « Errol, rends-toi immédiatement à l’église. On vient de trouver le curé pendu au clocher, assassiné dans les mêmes conditions que les femmes. »
Je fis demi-tour et me rendis à la chapelle sans même avoir pris le temps de me changer.
C’était horrible. Ce malade venait désormais de s’en prendre à un homme. En plus des oreilles qu’il lui avait découpées, il avait sectionné ses dix doigts. Mais pourquoi un tel carnage ?...
Le tueur n’avait pas procédé de la même manière que par le passé. Cette fois-ci, toute l’église avait été saccagée. Les croix avaient été brisées, les sépultures détruites, les bibles brûlées… L’eau du bénitier avait été remplacée par un liquide rougeâtre, du sang mêlé à l’eau …
Au nombre des inscriptions ignobles, il faudrait désormais ajouter, gravée sur l’autel des prières :
« Ame damnée n’attend point le nombre des années. » « Ite, missa est. » (Allez, la messe est donnée.) »
Cette phrase m’incita à retourner à la bibliothèque.
De retour chez moi, assis devant mon bureau sur lequel reposaient les archives empruntées, je me mis à relire les citations, les unes après les autres. Une question soulevait au plus haut point ma curiosité : pourquoi leur coupait-il les oreilles, ainsi que les doigts, maintenant ?
Et pourquoi avoir tué un curé alors que jusqu’à présent, ses proies étaient des femmes ?
Je relisais toutes ces sentences qui constituaient un véritable casse-tête. Pourtant, j’avais la certitude que ces phrases n’étaient pas le fruit du hasard, mais qu’au contraire elles étaient extrêmement construites, ainsi qu’un rébus machiavélique. Le meurtrier tenait absolument dans son délire schizophrénique, à ce que l’on découvre l’identité de la célébrité qu’il prétendait incarner.
Des bribes de phrases tournoyaient dans mon esprit : « Ame damnée... Eternelle jeunesse... Les flammes rouges... »
Soudain, ce fut le déclic ! La damnation... L’immortalité... Les flammes de l’enfer... Les oreilles... Les doigts... La musique... « J. F »... Non… Ce n’était pas possible ! Mais cela n’avait aucun sens... En un instant, je venais de rassembler les pièces manquantes de ce puzzle démoniaque. Le rideau venait de se lever sur le mystère du tueur en série !
8 Mars 1969, 22 heures : Dernier acte.
Je fonçai au commissariat. Arrivé au central, je demandai à l’inspecteur Derwin de parcourir la liste des treize victimes. C’est en examinant dans la salle des archives, le triste curriculum vitae de l’assassin, que je lui fis part de mes découvertes.
« Faust ! m’exclamai-je.
- Que dites-vous ? me répondit Derwin avec surprise.
- Le personnage qu’incarne le meurtrier, c’est Faust ! Tous ces extraits ont un rapport avec La Damnation de Faust, le célèbre Opéra de Berlioz ! Regardez la maxime découverte il y a deux ans, chez la première victime :
« Je suis mort il y a quelques siècles déjà... Je lui ai ôté la vie car elle a résisté à la Tentation .
« Qui habet aures audiat. » ( Celui qui a des oreilles pour entendre, entende.) »
J. Faust est mort il y a quatre siècles ! En 1540 très précisément. Il a inspiré de nombreux écrivains tels que Goethe et Marlowe, qui firent de lui un véritable héros dans leurs pièces. L’histoire raconte que Faust aurait vendu son âme au démon Méphistophélès, en échange du savoir et des biens terrestres. Cette légende inspira Hector Berlioz, qui en tira son fameux opéra. J’ai trouvé le sens de la citation latine qui concerne les oreilles, en lisant l’inscription à l’église. Par association d’idées, j’ai découvert que toutes les victimes avaient un rapport avec la vie du célèbre compositeur.
Ainsi, la première femme à avoir été victime de ce fou, tenait un négoce en vins français.
- Et alors ? me répondit l’inspecteur.
-Hector Berlioz était originaire de l’Isère, en France !
Au sujet de sa deuxième phrase traitant de la « Tentation » du Malin, symbole du péché, j’ai appris que cet opéra peint la séduction et l’abandon de Marguerite, héroïne de la Damnation de Faust, qui résista à la « Tentation » et fut ainsi sauvée. Rappelez-vous, le prénom de sa première victime était...
- Marguerite ! s’exclama Derwin interloqué.
- Exact ! Mais attendez, ce n’est pas tout ! Souvenez-vous de cette autre maxime découverte chez la deuxième victime :
« La police ne pourra jamais me découvrir, car tel le magicien, j’ai le pouvoir de disparaître. » « Qualis artifex pereo ! » (Quel grand artiste périt avec moi. ) »
Les livres écrits sur lui racontent que J. Faust aurait été... magicien ! La jeune femme était étudiante en médecine tout comme Berlioz qui, suivant le désir de son père, s’était inscrit à l’âge de dix-sept ans à la faculté de Paris. Et là, regardez la phrase trouvée chez Jennie Wilburt :
« Vous ne pourrez jamais me capturer. Je suis éternellement jeune, et je suis immortel. » « In aeternum; In saecula saeculorum. » ( Pour toujours ; Dans les siècles des siècles.) »
Faust aussi vendit son âme au diable en échange d’une jeunesse éternelle. Thème repris dans l’opéra de Berlioz. Drôle de hasard : la jeune fille était ouvreuse à l’Opéra de Londres ! Vous pouvez constater que toutes ses victimes avaient un rapport dans leur vie professionnelle avec la vie du compositeur. Le meurtrier connaissait exactement leurs métiers, il ne les choisissait pas au hasard. Il a pu même les côtoyer. Ce qui expliquerait que certaines portes n’aient pas été forcées. Et attendez ! Ce n’est pas tout ! Lisa Flower, assassinée dans les mêmes conditions, travaillait dans une boutique ésotérique. Quelle coïncidence ! Faust s’intéressait lui aussi de près à l’astrologie. Chez elle, c’est cette phrase-là qu’on a trouvée :
« Les flammes rouges qui m’entourent me rendent éternel. » « Nutrisco et exstinguo. » ( Je nourris le feu et je l’éteins.) »
Les flammes rouges symbolisent l’univers infernal dans lequel il vit. La phrase en latin désigne les salamandres dessinées sur les armes de François Ier. Selon le mythe, elles avaient la faculté de vivre dans le feu, de l’activer et de l’éteindre.
Autre détail intéressant : Lisa était parallèlement critique littéraire, tout comme Berlioz qui a été critique musical en 1830, notamment au Correspondant et au Journal des débats ! Vous souvenez-vous des initiales trouvées dans son agenda le soir du
meurtre ?
- J. F ! répondit l’inspecteur, de plus en plus abasourdi.
- Oui, J. F, comme J. Faust, inspecteur.
- Mais, et pour le curé ? me demanda-t-il.
- C’est en relisant cette dernière citation que j’ai fait le rapprochement entre les autres victimes et lui :
« Ame damnée n’attend point le nombre des années. » « Ite, missa est. » (Allez, la messe est donnée.) »
Berlioz a écrit de nombreux opéras et requiems dont… La Messe des morts ! Pour ce qui concerne les oreilles arrachées et les doigts coupés, j’en ai déduit que le meurtrier ne voulait plus que ses prochaines victimes puissent entendre ou jouer de la musique. Rappelez-vous, cet homme de Dieu était un grand organiste. Nous sommes confrontés à un malade de la pire espèce, et j’ai l’intime conviction que ce dément va tuer sa prochaine victime ce soir !
- Mais comment pouvez-vous en être si certain ?
- La date d’aujourd’hui, le 8 mars 1969, est le jour anniversaire de la mort du compositeur qui est décédé le 8 Mars 1869. »
Je regardai avec l’inspecteur, foudroyé par mes révélations, la liste des dix femmes ayant reçu ces derniers temps des appels anonymes. Après une rapide analyse, nous constatâmes que toutes avaient, de par leurs professions, un rapport avec la vie du compositeur. Néanmoins, il y avait quelque chose d’insolite au sujet d’Helen Roiblez.
Pourquoi le meurtrier l’avait-il appelée ? Son métier de professeur de français ne correspondait en rien à la vie de Berlioz... Mais à peine avais-je eu cette pensée, que la terrible conclusion s’imposa à moi ! « Ce sera elle sa prochaine victime ! » criai-je. « Regardez ! ROIBLEZ est l’anagramme de BERLIOZ... ! » Un silence pesant s’installa.
« De plus, ultime détail effrayant dont je viens de me souvenir, Faust s’était marié à une femme appelée Hélène. L’assassin se joue de nous depuis le début ! Il a tout fait pour nous mettre sur la voix pour que l’on devine qui il incarne ! Il signe ses actes en laissant des indices évidents, et pourtant nous n’avons rien vu, rien compris ! La réponse avec miss Roiblez était sous nos yeux, et une fois de plus nous avons été aveugles ! A travers elle, il finalise son oeuvre. Meurtre après meurtre, il s’achemine vers l’apothéose du dernier acte ! Il veut tuer celle qu’il a épousée il y a près de 400 ans... Il est encore plus dingue que nous ne le pensions. Il n’a pas commis une seule erreur et nous ne savons rien de lui, tout juste que c’est un homme qui a vraisemblablement suivi des études de médecine. Mais nous avons un avantage sur ce fou, car nous savons maintenant qui il va assassiner, et lui ne sait pas encore que nous le savons !
- Avertissez immédiatement par radio la voiture de police stationnée au bas de chez elle, moi j’appelle la jeune femme ! hurla l’inspecteur.
- Elle devrait répondre rapidement, car elle a deux appareils », lui précisai-je.
Après quelques sonneries qui semblèrent durer une éternité, une voix faible, semblable à celle d’une personne que l’on réveille, répondit.
« Helen Roiblez, c’est l’inspecteur Derwin ! Rejoignez immédiatement la voiture de police stationnée en bas de chez vous : tout laisse à penser que vous êtes la prochaine victime de l’assassin ! De là où vous êtes, pouvez-vous la voir ? Elle doit se situer devant votre entrée.
- Un instant... Oui inspecteur je la vois, je distingue aussi deux formes à l’intérieur.
- Très bien, ce sont mes hommes. Habillez-vous, et allez à la voiture, je vous rejoins immédiatement. Ne cédez pas à la panique, vous êtes en sécurité. »
Un jeune auxiliaire s’adressa à Derwin :
« Inspecteur, il y a un sérieux problème : je n’arrête pas de lancer des appels radio à vos enquêteurs, mais personne ne répond…
- Appel à tous les véhicules… C’est l’inspecteur Derwin qui vous parle ! Rendez-vous d’urgence au 29 Flower Street. J’ai la ferme conviction que notre assassin rôde autour de chez elle. Attention ! L’individu est dangereux et armé !
- Rappelez Helen, suggérai-je à l’inspecteur. Si l’assassin est dehors, il ne faut pas qu’elle sorte ! »
En un éclair, Derwin composa son numéro, puis raccrocha immédiatement.
« Mais que faites-vous inspecteur ? »
- Je ne comprends pas, la ligne est occupée.
- Essayez encore ! »
Quelques secondes après, le visage de l’inspecteur devint livide.
« Que se passe-t-il ? ! », lui demandai-je.
En guise de réponse, il me passa le combiné d’une main tremblante.
« Allo, Helen Roiblez, c’est Eroll du Maidstone News ! Allo !.. Allô !... »
Mais je ne n’entendais rien.
Rien, à part un fond lointain de musique classique...
Journal intime d’Eroll Parker
7 mois plus tard, le 10 Septembre 1969. 3 heures du matin :
Je me souviendrai toujours de la voix de mon patron quand il me donna l’ordre d’aller au 32 Linberg Street, ce 10 Septembre 1969. En effet, il m’annonçait l’arrestation du meurtrier présumé qui sema la terreur, deux années durant, dans le bourg de Maidstone. J’ai en mémoire la vision de cet homme, Jeremy Faller, ex-élève de médecine et ingénieur en électronique, la tête baissée, menottes aux poignets et le pas lent, arrêté au moment même où il dissimulait dans un mouchoir, la deuxième oreille de sa dernière victime. Ce sont les voisins de la jeune femme qui avaient averti la police après avoir entendu une dispute violente.
L’inspecteur Derwin ne dissimulait pas sa joie et répétait inlassablement à qui voulait bien l’écouter, ce qu’il appelait la « prise du siècle ».
Quant à moi, cette histoire m’a rendu célèbre et mon patron m’a confié depuis, la direction du journal.
Cette enquête ayant créé des liens entre Rose Mayer et moi, nous nous épousâmes quelque temps après.
Le jugement de Jeremy Faller fut sans appel. Il fut condamné à la prison à vie. Il se donna la mort en se pendant aux barreaux de sa cellule, après trois mois d’incarcération, emportant ainsi tous ses secrets avec lui.
Il est vrai que depuis sa capture, ces meurtres singuliers ont pris fin. Il est vrai aussi que les initiales « J. F », que l’on retrouva dans le carnet de l’une des victimes, Lisa Flower, correspondaient aux siennes. Cependant, malgré ses aveux, je reste sceptique quant à son implication dans les autres meurtres.
Je ne peux faire abstraction de la négligence des juges et des jurés à l’égard du rapport des experts, qui lui demandèrent de traduire une page en latin, ce que le « Bourreau de Maidstone » après quelques tentatives, se montra complètement incapable de faire...
Erol |
|